Jean Lassalle, le député qui marcheEn réaction au climat de crise politique et économique qui plombe la France, le député centriste des Pyrénées-Atlantiques, Jean Lassalle, s'est lancé dans une marche de plusieurs mois à travers le pays, à la rencontre des Français "qu'on ne consulte plus sur rien".

En 2003, il s'était levé de son siège de l'Assemblée Nationale en entonnant l'hymne occitan Se Canto pour interpeller un Nicolas Sarkozy qui refusait de l'écouter.

En 2006, il avait laissé ce même siège vacant pendant 39 jours, lors de sa grève de la faim entamée en résistance à la délocalisation de l'usine Toyal et la suppression de 150 emplois dans sa vallée d'Aspe. Aujourd'hui, le député du MoDem Jean Lassalle récidive: il parcourt la France à pied afin de dialoguer avec les Français et leur donner la parole. Parti de l'Assemblée Nationale le 10 avril, l'élu Béarnais, qui fut berger jusqu'à l'âge de 21 ans, s'est engagé dans un périple "déroutant" et "dépouillé" - selon ses propres termes - avec la volonté de "faire progressivement bouger les lignes". L'Express est allé à sa rencontre, chemin faisant, aux confins de l'Oise, quelque part entre Ansauvillers et Breteuil. 

"Bonjour, je suis Jean Lassalle, le député qui marche"

"Il y a des pharmaciens sympathiques dans le coin?" Jean Lassalle descend avec peine, et en claudiquant, les escaliers du gîte "Le Cèdre Bleu", où il a passé une (courte) nuit. En quête d'un remède, ce roc aux pieds usés arpente les rues d'Ansauvillers, bourgade de 1200 habitants. "Parfois, il faut tirer sur la ficelle, lâche-t-il en souriant. Avoir mal ce n'est pas très grave". 

Dans les rues paisibles de ce gros village, la première personne qu'il croise est le facteur. "Bonjour, je suis Jean Lassalle, le député qui marche". D'abord intrigué, l'employé de La Poste retrouve soudain la mémoire: "Ah oui, celui qui a fait la grève de la faim ! Moi je suis très à gauche, mais je vous respecte, parce que j'aime bien les gens qui sortent du rang". 

L'arrivée dans la pharmacie offre une nouvelle scène surréaliste. Reconnu par le pharmacien et sa jeune employée, l'élu retire souliers et chaussettes devant l'assistance interloquée. Dévoilant un pied meurtri par des cloques et des ampoules, séquelles de 120 kilomètres parcourus en cinq jours avec des chaussures de ville inadaptées à pareille aventure, il s'attire les foudres d'Isabelle, une infirmière libérale également présente dans l'officine. "Vous vous êtes sacrément arrangé là ! lui lance-t-elle. Il va falloir qu'on vous rustine!" 

Une fois son pied soigné par Isabelle, le député profite de cette réunion médicale improvisée pour lancer un débat sur l'exode des médecins de campagne. "Celui du village veut s'en aller, déplore l'infirmière. Les jeunes fuient vers la ville laissant les ruraux à trop grande distance d'un docteur. Pour être franche je ne vois pas de solution miracle". Un commercial, de passage à la pharmacie, confirme l'analyse d'Isabelle: "Avec la rémunération et les avantages qu'ils perçoivent dans les hôpitaux, comment voulez vous que les jeunes médecins choisissent les villages?". 

L'échange se poursuit plusieurs minutes devant les clients. Puis vient l'heure de prendre la route, direction Breteuil, écharpe rouge autour du cou, sac à dos sur l'épaule, béret basque sur la tête. Un au-revoir amical à Françoise et Jean, ses hôtes de la nuit dernière. Prévenants, ils lui lancent: "Prévoyez quand même un endroit pour dormir les nuits prochaines, il n'y a pas grand-chose jusqu'à Amiens. Ici, c'est la Pampa..." 

"La politique, c'est avant tout de l'émotion et de l'intuition"

Jean Lassalle s'était promis de le faire une fois dans sa vie. Plusieurs années que l'idée lui trottait dans la tête. C'est cet hiver qu'elle a finalement pris corps, quand il a fini par ne plus supporter l'impuissance des parlementaires face aux dossiers liés à leurs territoires. "Nous, politiques, n'avons plus de pouvoir, aujourd'hui totalement entre les mains de la finance", regrette-t-il, avant d'ajouter: "le point de non-retour est atteint". D'où ce besoin d'aller au devant du "peuple souverain", et de l'écouter. Cette marche folle de quelques milliers de kilomètres doit durer plusieurs mois. Avec lui, une seule personne: Yohan Dubedout, son jeune attaché parlementaire, qui le suit en voiture. 

Pour eux, tout a commencé plein Nord, en direction de Dunkerque à raison de 15 à 20 kilomètres quotidiens. Un cap choisi sciemment, en riposte aux éventuelles mauvaises langues qui l'accuseraient d'aller se balader dans le Sud. 

"Un député des Pyrénées ici? Vous vous êtes perdu?", lui demande, avec un soupçon d'ironie, la femme de ménage du maire de Beauvoir (Oise). "Je ne fais pas cela pour ma région, mais pour ce pays qui m'est cher, répond-t-il. Mon action n'est pas partisane, mais ouverte à tous, parce que mon pays est plein de ressources et que les hommes politiques ont oublié que ces 36 000 petites lumières qui brillent en France sont le premier échelon de notre démocratie". 

Dans le "mouvement" qu'il souhaite impulser "en douceur" - et en balayant d'un revers de main toute idée de buzz médiatique - l'inconditionnel soutien de François Bayrou redescendra ensuite de Dunkerque vers Oloron-Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantiques), où il retrouvera sa femme et ses quatre enfants. Un dessein ambitieux qu'il compte mener à bien, pour prouver qu'il ne bluffe pas: "J'ai 58 ans et les moyens physiques de le faire. La politique, c'est avant tout de l'émotion et de l'intuition", assure t-il avant de se faire une nouvelle fois interpeller par un passant. 

Le marcheur de la Nationale

"A quoi ça sert, tout ça?", s'écrie un automobiliste, fenêtre baissée, dans une rue de Beauvoir. "Je n'en sais encore rien, reconnaît le député, mais je veux essayer quelque chose!". Autant dire que les rares badauds de cette France reculée sont plutôt surpris de découvrir pareil OVNI politique sur leur sol. Au troisième jour de marche, on l'a vite repéré, en costume de député, du côté d'Agnetz, au sud de l'Oise. Une voiture de police, a rappliqué, puis les pompiers, pour vérifier les appels reçus tout l'après-midi: des automobilistes se demandaient qui pouvait bien être le marcheur de la Nationale. 

L'incident a contribué à gonfler la rumeur de son arrivée dans tel ou tel village. Peu à peu, Jean Lassalle a commencé à faire parler de son initiative, voire à déchainer les passions. A Creil, par exemple. "Là-bas, c'était fantastique!, se souvient-il en marchant. Ca m'a pris aux tripes, c'était viscéral". Il faut dire qu'il a reçu dans cette ville de 34 000 habitants un accueil triomphal, notamment au Plateau, un quartier réputé difficile. "Les gens ouvraient leur fenêtre et les commerçants sortaient le saluer, raconte Brahim Belmhand, un conseiller municipal. C'est d'autant plus remarquable que les élus ne sont pas les bienvenus ici. Chez nous, même Eric Woerth (NDLR natif de Creil et député de l'Oise) passe incognito. Lassalle, lui, a été acclamé!". Un autre jour, un habitant de Montmorency (Val-d'Oise) a poussé l'enthousiasme jusqu'à l'héberger une nuit. 

Cette traversée symbolique du pays invite au dialogue, et délie les langues. "J'ai le sentiment d'un ras-le-bol à tous les étages, comme une envie de renverser la table, confie gravement l'élu. J'ai encore en tête l'image poignante de cet homme arrêté au bord de la route, alors que la batterie de sa voiture avait lâché. Il m'a dit, résigné: 'Ca va péter et pourtant la vie est si belle'". Au milieu de cette colère qui monte, Brahim Belmhand trouve, lui aussi, une raison d'espérer: "Lassalle va frapper aux portes des gens et ça prend tout de suite, peut-être parce que c'est sincère. Dans les campagnes, les gens s'en souviendront longtemps." Lui aussi, sans doute. Au loin, là-bas, le marcheur a déjà repris sa route...