Raymond Aron en 1965 publiait : Démocratie et totalitarisme. C'était en pleine guerre froide et il visait principalement le communisme dans sa définition du totalitarisme mais sa définition pouvait autant s'appliquer au franquisme qu'à bien d'autres régimes en place à l'époque.
La définition qu'il a élaborée à partir de l'étude de ces différents régimes politiques reste d'actualité et demeure fort pertinente. Je cite :

"Il me semble que les cinq éléments principaux sont les suivants :
1-Le phénomène totalitaire intervient dans un régime qui accorde à un parti le monopole de l'activité politique.
2-Le parti monopolistique est animé ou armé d'une idéologie à laquelle il confère une autorité absolue et qui, par la suite, devient la vérité officielle de l'Etat.
3-Pour répandre cette vérité officielle, l'Etat se réserve à son tour un double monopole, le monopole des moyens de force et celui des moyens de persuasion. L'ensemble des moyens de communication, radio télévision, presse, est dirigé, commandé par l'Etat  et ceux qui le représentent.
4-La plupart des activités économiques et professionnelles sont soumises à l'Etat et deviennent d'une certaine façon, partie de l'Etat lui-même. Comme l'Etat est inséparable de son idéologie, la plupart des activités économiques ou professionnelles sont colorées par la vérité officielle.
5-Tout en étant désormais activité d'Etat et toute activité étant soumise à l'idéologie, une faute commise dans une activité économique ou professionnelle est simultanément une faute idéologique. D'où, au point d'arrivée, une politisation, une transfiguration idéologique fautes possibles des individus et, en conclusion, une terreur à la fois policière et idéologique...

Le phénomène est parfait lorsque tous ces éléments sont réunis et pleinement accomplis."

En 1965 les totalitarismes étaient particulièrement violents mais ce n'était rien en comparaison des totalitarismes des années 1930 à 1945. Il semblerait que le totalitarisme évolue au fil du temps pour prendre des formes moins brutales, tout au moins en apparence. Le totalitarisme serait-il protéiforme ?
 Le communisme chinois en est l'illustration éclatante, capitalisme sauvage, néolibéralisme mais sous la botte du pouvoir politique, avec son aide et avec l'interdiction d'émettre une pensée indépendante et différente de celle du pouvoir.
Nous ne sommes pas sortis du siècle des totalitarismes. De nos jours s'affrontent des totalitarismes religieux, politiques, ethniques, communautaires, nationalistes, économiques, financiers et tous sont sans pitié.
Où en est la France dans le phénomène totalitaire ?

Appliquons ce schéma point par point à la République française et qu'observons nous ?
1-Le phénomène totalitaire intervient dans un régime qui accorde à un parti le monopole de l'activité politique.
Sommes nous dans un régime qui accorde à un parti le monopole de l'activité politique ?
Dans la mesure où un parti élu à la majorité peut diriger sans le recours de nul autre parti, on peut affirmer que la première condition est remplie.
Une démocratie authentique pratique une proportionnelle représentative de la société, autant dans les élections locales que dans les élections nationales, et que dire du mode électoral des sénateurs qui demeure un archaïsme digne de l'ancien régime ?
En extrapolant, on peut remplacer le mot "parti" par "un de ses dirigeants" et le mot "régime" par le mot "parti". La proposition de Raymond Aron devient ainsi :
1a-Le phénomène totalitaire intervient dans un régime qui accorde à un parti ou à l'un de ses dirigeants le monopole de l'activité politique.
Et son corollaire :
1b-Le phénomène totalitaire intervient dans un parti qui accorde à l'un de ses dirigeants le monopole de l'activité politique.
C'est ce cas de figure qu'on retrouve dans le mode de fonctionnement de certains partis d'où des successions difficiles comme au FN, au PC ou bien d'autres formations que vous n'aurez aucun mal à identifier. C'est dans le parti lui-même que naît le germe du totalitarisme. Et quand ces partis sont au pouvoir, le germe du totalitarisme ne demande qu'à se développer.

2-Le parti monopolistique est animé ou armé d'une idéologie à laquelle il confère une autorité absolue et qui, par la suite, devient la vérité officielle de l'Etat.
Hors du parti, point de salut ! Disaient les staliniens mais n'est-ce pas le but de l'ouverture prônée par Nicolas Sarkozy ? Hors de moi, point de salut ! Je suis la vérité.
Peu importe ou plutôt tant mieux que tu viennes d'autres partis puisqu'en te phagocytant, je les fragilise et je les détruis.
Kouchner est toujours présenté comme un ministre de gauche alors qu'on peut se demander s'il a un jour été de gauche. Il a été aveuglément atlantiste, farouche partisan de la guerre en Irak et en Afghanistan (alors qu'Hamid Karzaï caresse les talibans dans le sens du poil depuis quelques temps), il est devenu  sarkozyste et prêche l'idéologie sarkozyste mais il est surtout avide d'honneurs, d'argent et de notoriété.
Les partis monopolistiques savent recruter par tous les moyens ceux qui peuvent les servir en les asservissant (Voir De la servitude volontaire de La Boétie). Il paraît que tout homme a son prix. Si on peut l'acheter, c'est mieux et plus simple que de le liquider physiquement. Le totalitarisme devient soft et s'est financiarisé. Acheter pour mieux détruire l'adversaire. C'est une pratique qu'a bien intégrée la Chine communiste en laissant ses cadres s'enrichir avec les méthodes du néolibéralisme.
Combien de contradictions et de mensonges avérés sont ardemment défendus par les thuriféraires du parti monopolistique qu'est l'UMP ! Les porte-parole de l'Elysée et tous les courtisans du moment. Les vérités en désaccord avec l'idéologie officielle ne sont révélées que quant les contradictions ou les catastrophes deviennent impossibles à cacher. (40 000 chômeurs supplémentaires, krach boursier, financier et bientôt économique, doctrine du marché régulateur, quasi inutilité de l'état, pouvoir d'achat en hausse, croissance avec les dents, etc.)
La parole du chef, donc celle du parti à sa dévotion, devient la vérité officielle même si le chef change d'avis, change de vérité, change de discours ou change de nègre pour écrire ses discours. (Les discours de Mlle Mignon retoqués par M. Guaino à propos de la laïcité)

3-Pour répandre cette vérité officielle, l'Etat se réserve à son tour un double monopole, le monopole des moyens de force et celui des moyens de persuasion. L'ensemble des moyens de communication, radio télévision, presse, est dirigé, commandé par l'Etat  et ceux qui le représentent.

Les moyens de force sont représentés par les Appareils Idéologiques d'Etat (les AEI d'Althusser) que sont la police, l'armée, la justice, les RG, etc. dont la violence symbolique de par la peur qu'ils sont censés procurer au citoyen n'est plus à expliquer. Cette fameuse peur du gendarme qui ne rend pas vertueux mais qui donne le comportement apparent de la vertu.

La violence symbolique sociale était autrefois représentée dans les moyens de persuasion par l'Ecole. Mais les temps ayant évolué et les difficultés sociales s'étant accrues, l'ascenseur social s'étant mis en panne, l'Ecole a perdu de son pouvoir de persuasion dont se sont bien servi autrefois les hussards de la République pour faire des écoliers de bons républicains. N'oublions jamais que République n'est pas nécessairement synonyme de Démocratie.
Autrefois, il suffisait d'avoir une radio nationale, une télévision nationale, une censure autoritaire des journaux (Hara-kiri hebdo, ORTF, etc.) pour tenir l'information et l'aiguiller dans le sens des désirs du parti monopolistique au pouvoir.
Le libéralisme ayant poussé à la privatisation des media, le parti monopolistique se trouve devant un dilemme qu'il s'est posé à lui-même. Comment contrôler des moyens d'information qu'il a libéré en raison de son idéologie affichée ?
Son libéralisme n'est en fait qu'une façade rhétorique puisque son seul but est la monopolisation du pouvoir et de tout ce qui peut le maintenir au pouvoir. Le monopole est exactement le contraire du libéralisme.
Alors le parti monopolistique use d'autres armes pour contrôler l'information. Il place ses amis en position dominante pour informer le citoyen tout en laissant subsister une fausse pluralité, ses amis agissant toujours dans le sens de leurs intérêts, donc dans le sens du parti au pouvoir. L'unanimité, comme la pensée unique ou unidimensionnelle, n'a jamais été un gage de démocratie quand on sait que la démocratie ne vit et ne survit que dans la contradiction, le débat, le combat des idées, la polémique. La démocratie est une société agonistique, agonie signifiant combat contre la mort.
Une nouvelle fois, on assiste à la financiarisation des moyens d'information, donc à leur musellement. Acheter est une nouvelle fois plus simple que de persuader ou de prendre par la force.
Le parti monopolistique n'use plus de la force brutale mais se sert de la persuasion  financière et profite de l'avidité des propriétaires des media pour arriver à monopoliser l'information (Rappel à la servitude volontaire de La Boétie). On a pu constater cette dérive démocratique avec la sarkomania. C'est la méthode du totalitarisme dit soft.

4-La plupart des activités économiques et professionnelles sont soumises à l'Etat et deviennent d'une certaine façon, partie de l'Etat lui-même. Comme l'Etat est inséparable de son idéologie, la plupart des activités économiques ou professionnelles sont colorées par la vérité officielle.

On retrouve la vérité officielle dans l'activité économique et dans sa façon de mettre en avant la loi du marché qui régulerait naturellement et dont on voit les récents méfaits boursiers, financiers et économiques.
L'économie n'est pas une morale humaniste, c'est un exercice mathématique froid qui n'a pour seul but que d'accroître les gains. Elle ne peut devenir une économie morale ou humaniste que si on lui adjoint une réflexion sociale et politique. C'est une des raisons d'être du Modem.
On retrouve l'idéologie de l'Etat dans les mesures prises par le gouvernement (Financement du RSA par les seules classes moyennes, socialisation des dégâts financiers des entreprises privées et privatisation de leurs bénéfices, abaissement des remboursements de la sécu, privatisation des autoroutes, de la Poste, etc.)
L'idéologie du pouvoir est de privilégier les possédants qui se sont mis à son service. C'est une forme insidieuse de coup d'état rampant. Cela fait moins de morts mais autant de victimes sur le plan social.
Le discours économique change au gré des crises (Le mot crise à l'origine signifie décision, décision de changement subit d'un état de choses) mais les décisions prises pour régler la crise sont bien souvent altérées par des mesures faites pour privilégier le pouvoir et ses alliés (bouclier fiscal, niches, paquet fiscal, droit de ne pas construire de logement social dans une commune moyennant une pénalité ridicule, etc.)

5-Tout en étant désormais activité d'Etat et toute activité étant soumise à l'idéologie, une faute commise dans une activité économique ou professionnelle est simultanément une faute idéologique. D'où, au point d'arrivée, une politisation, une transfiguration idéologique fautes possibles des individus et, en conclusion, une terreur à la fois policière et idéologique...

Il est remarquable que les fonctionnaires (enseignant, postiers, policiers à Toulouse entre autres, militaires à Carpentras, juges, etc.) sont mis en cause pour les aberrations du système qui les régit.
Quand on laisse croire sur les media que les chômeurs, les jeunes de banlieues, les immigrés,  ou les érémistes sont presque tous des tricheurs ou des délinquants en puissance, et qu'il y aura une tolérance zéro on crée une peur du gendarme, on développe une peur idéologique de ne pas être dans la norme admise par le pouvoir de l'Etat.
Ainsi on a proposé de ficher les enfants promis à la délinquance dès la maternelle, on va vous prélever votre ADN pour une simple amende, on va vous ficher chez Edvige pour vos attirances sexuelles, religieuses ou politiques. (Attention, je vous ai aperçu à la cafeteria du Zénith, le jour où François Bayrou y est venu !) Répandues sur les media ce type de déclarations entretient un réel sentiment de malaise, de peur.
Même si certains textes de lois liberticides n'ont pas été votés ou n'auront jamais de décret d'application, l'idée d'une normalisation sociale et idéologique s'incruste dans la tête du citoyen et c'est ainsi que s'instaure une forme de terreur idéologique.
Il est donc vrai qu'une épée de Damoclès plane sans cesse au dessus de la tête des citoyens qu'ils soient fonctionnaires, érémistes, conducteurs, retraités, fumeurs ou ouvriers de Sandouville, ce qui accroît la peur de la faute, la peur de l'amende, la peur du chômage, la peur sociale, la peur de son avenir.
Est-il besoin d'une terreur policière réelle quand on a enfoncé cette terreur médiatique, idéologique ou psychologique dans la tête des citoyens ? Pour l'instant elle est suffisante pour contenir les convulsions du corps social, mais si elle ne suffit pas tant le corps social souffre, que se passera t'il ? Et que risque la démocratie dans un affrontement social incontrôlé ? La démocratie a tout à y perdre et les partis monopolistiques s'en moquent, mais vous ?

Le phénomène totalitaire est parfait lorsque tous ces éléments sont réunis et pleinement accomplis, écrit Raymond Aron.

La question que je me pose est : En France où en est-on dans ce processus ?


Paul FREMIOT
Vice Président Départemental du Mouvement Démocrate